LA CONVERSION DE LA MÉDITERRANÉE

EN SUD DE l’EUROPE OU LE GRAND PARTAGE DES RIVES

  Mohamed KERROU

(Université de Tunis)

 La Méditerranée cesse d’être au centre du monde au cours de la première moitié du XVIIè siècle, vers 1620-1650, quand les deux anciens protagonistes méditerranéens, en l’occurrence les Chrétiens et les Musulmans, cèdent la place aux nouveaux maîtres de l’époque : les Hollandais et les Anglais.

En cessant d’être au centre du monde - l’ancien monde -, la Méditerranée cesse aussi d’être méditerranéenne. Désormais, elle n’appartient plus à ses riverains car elle devient l’objet de convoitises de la part des pays géographiquement éloignés.

Ce processus de transfiguration politique de la « mer intérieure » se poursuit par la suite pour aboutir, au lendemain de la seconde guerre mondiale, à deux phénomènes majeurs : d’une part, la présence accrue de la première superpuissance mondiale et, d’autre part, l’existence de deux méditerranées partagées, non seulement par le rivage mais également par le niveau de vie et de développement.

La question se pose alors de savoir selon quels processus historiques cette mutation s’est opérée et comment la Méditerranée est passée d’un « berceau de civilisations et de cultures » à un lieu de séparation, de conflit et de pauvreté ?

La réponse serait à chercher autant du côté de l’histoire moderne de la Méditerranée que du côté de l’évolution politique contemporaine caractérisée par la construction européenne qui réunit des pays développés et démocratiques situés au Nord de la Méditerranée tandis que le Sud se distingue par l’absence d’union économique, avec un niveau plus bas de développement, de démocratie et de libertés.

Sur le plan historique, le maître des études méditerranéennes qu’était et demeure Fernand Braudel, a montré comment, durant les années 1580, la force de l’Espagne et de la péninsule Ibérique a été rejetée vers l’Atlantique. Il en est de même, à la même époque, des Livournais et des Toscans qui poussent, au début du XVIIè siècle, vers le Brésil et les Indes orientales. C’est la fameuse époque des grandes découvertes qui voit la Méditerranée et l’Atlantique entrer en rivalité sur la base de trafics et de richesses. Certes, la Méditerranée est nourrie, dans son immensité, par sa porte océanique, néanmoins le centre du monde se déplace vers l’Atlantique. L’empire espagnol de Philippe II se base sur les transports incessants qui fondent, selon un mode certes imparfait, l’économie-monde par opposition à l’ancienne autarcie méditerranéenne, dénommée ainsi en raison de ses faibles échanges avec le reste du monde. La Méditerranée mute ainsi d’un espace paysan, artisan et commerçant à un espace de négoce international des marchandises de première nécessité (blé, sel, sucre, laine, épices) ou de luxe (soies, cuirs, tissus, or, argent) puis des produits manufacturiers. La vie commerçante maritime est dominée, au XVIè siècle, par le quadrilatère Gênes, Milan, Venise et Florence. Ces grandes agglomérations sont soutenues par un réseau satellite urbain et entrent en concurrence avec de nouveaux venus. Au XVIIè siècle, la faillite des villes italiennes a pour conséquence la décadence généralisée de la Méditerranée. En même temps, un décalage commence à se créer entre l’Occident et l’Orient, la Chrétienté et l’Islam, dans le sillage de la prise de Grenade en 1492 qui se dénoue par l’épilogue de l’expulsion des morisques en 1609-1611. La guerre des deux civilisations met aux prises l’empire turc et l’empire espagnol puis se prolonge dans cette « forme supplétive de la grande guerre » qu’est la course avec ses butins commerciaux et humains aux XVIè-XVIIIè siècles.

Pour finir, Braudel démontre, en rupture avec la thèse de la mort de la Méditerranée, le maintien de sa vigueur à une époque, celle de Philippe II, où la mer intérieure est vivement concurrencée par l’Atlantique. Ce n’est que par la suite, à partir du XVIIè siècle, que la Méditerranée s’enfonce dans le repli et la décadence.

Mais, que devient l’Europe dans ce branle-bas ? Braudel précise que la rive nord européenne est un « monde double ou triple, formé d’êtres, d’espaces différents et diversement travaillés par l’histoire » et qu’il « il n’y a pas face à la Méditerranée, une Europe mais des Europes ». En effet, l’Europe, c’est aussi les mers du Nord, le vaste océan Atlantique. Et la Méditerranée ? Elle n’appartient pas plus à l’Europe, écrit Braudel, que l’Europe lui appartient : « elle ne lui donne qu’une partie de ses eaux, de ses navires, de ses échanges. Elle n’est point cette « mer de l’Europe » qu’on a voulu décrire et « quand elle tend à le devenir, au XVIè siècle par exemple, c’est toujours par un rétrécissement forcé de ses frontières et non pour sa plus grande prospérité, ni pour celle des pays, des économies ou des civilisations qu’elle baigne». Lorsque, au XVIIIè siècle, les Anglais s’emparent de Gibraltar au cours de la guerre de succession d’Espagne, ils deviennent « les portiers de la mer » et ses gardiens à l’Ouest. Il en est de même à l’Est, là où la Méditerranée est d’accès difficile et où la route vers les Indes est contrôlée par les puissances du Nord de l’Europe avec l’ouverture du Canal de Suez en 1869. Cette entreprise française profita surtout aux Anglais qui ont mis sous leur contrôle les îles méditerranéennes de Malte et de Chypre. Certes, en 1789, Bonaparte a tenté une expédition en Egypte afin de diviser l’empire turc en deux. Néanmoins, c’est l’Angleterre qui transforme la Méditerranée en simple route d’un côté vers le Pacifique et, de l’autre, vers l’Atlantique.

A son tour, l’Espagne étend son influence aux côtes marocaines et au Sahara occidental alors que tous les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient sont partagés et colonisés par la France, l’Angleterre et l’Italie. Un rapport de domination politique et d’exploitation économique s’installe officiellement entre les deux rives. Aussi la rive Sud qui est bordée par le désert, ce « second visage de la Méditerranée », devient le parent pauvre de la Méditerranée dès que celle-ci n’est plus au centre du monde mais se transforme en Sud de l’Europe et en lac dominé par les puissances nordiques. C’est dire la mutation qui s’opère lors des temps modernes, pour s’ancrer davantage à l’époque contemporaine en consacrant, au XXè siècle, une compétition entre l’Union soviétique et les Etats Unies d’Amérique puis, au lendemain de la chute du mur de Berlin, la suprématie mondiale des Américains.

Le résultat est, depuis lors, la transformation de la Méditerranée en mer non-méditerranéenne ainsi que le décalage entre l’Europe et « l’autre » méditerranée appelée également par Braudel dans son livre sur l’espace et l’histoire, «la Contre-Méditerranée prolongée par le désert».

Avant d’examiner la nature de ce décalage, il importe de signaler que l’idée d’une Méditerranée « lac de paix » et « foyer de civilisations et de cultures » est l’inversion même de la réalité des conflits des civilisations qui coexistent autour de cette « mer intérieure ». Par conséquent, la Méditerranée n’est pas passée, contrairement à une idée reçue, d’une phase pacifique à une phase conflictuelle car, en vérité, les deux phases s’alternent selon les époques voire s’imbriquent selon des logiques historiques et politiques à vitesse variable selon les moments, les lieux et les enjeux. Aussi, les guerres anciennes (romano-puniques, Croisades, Constantinople, Lépante…) et contemporaines (Espagne, Moyen-Orient, ex-Yougoslavie…) ont-elles révélé le changement continu au niveau des rapports de force ainsi que la violence des protagonistes méditerranéens.

Ce qui est inédit, avec les temps modernes, c’est donc la conversion de la Méditerranée, comme on a vu, en mer non-méditerranéenne et en rive Sud de l’Europe. Cela signifie d’abord que la Méditerranée n’est plus au centre du monde et, ensuite, que la rive Sud de la Méditerranée est devenue tellement décalée, économiquement et politiquement, de la rive Nord qu’il existe deux méditerranées, de surcroît non-méditerranéennes puisqu’elles sont dominées par des puissances situées, géographiquement et culturellement, à l’extérieur du bassin méditerranéen.

Qu’en est-il actuellement de cette donne rive Nord/rive Sud de la Méditerranée ? Il va sans dire qu’il existe des rapports d’échange et de complémentarité de même qu’il existe des intérêts et des confluences stratégiques entre les deux rives. Cependant, la politique méditerranéenne des deux rives est en-deça des espoirs des uns et des autres. Il y a bien évidemment des acquis importants depuis la signature d’accords d’association et la fameuse réunion de Barcelone. Mais, deux grands problèmes persistent : d’une part, la non-construction de blocs régionaux au Sud de la Méditerranée et, d’autre part, la faiblesse de la politique méditerranéenne de l’Europe. Si nous examinons de près chacun de ces deux éléments, nous voyons d’abord qu’au Maghreb, région voisine de l’Europe, la volonté d’intégration régionale n’a pas encore été concrétisée, en dépit de l’histoire et du destin communs ainsi que des attentes européennes qui préfèrent négocier avec un seul et non cinq partenaires. Entre les pays du Maghreb, il existe des concertations bilatérales, à caractère éclaté et épisodique, qui n’ont pas débouché encore sur la formation d’un espace économique régional intégré et complémentaire. L’Union du Maghreb Arabe qui regroupe le Maroc, la Mauritanie, l’Algérie, la Tunisie et la Libye est en sommeil, quinze ans après sa fondation. Elle est bloquée autant par la faiblesse des relations inter-maghrébines que par les crises internes qui secouent les pays maghrébins (violence en Algérie, blocage des négociations sur le Sahara occidental, récent embargo sur la Libye…). De fait, chaque pays maghrébin est occupé à gérer son espace local et à éviter le pire avec son voisin immédiat plutôt qu’à construire l’union économique maghrébine qui, du coup, s’est transformée en slogan politique.

Sur le plan international, les économies maghrébines sont de plus en plus sollicitées, vu les engagements contractés auprès du FMI, de la Banque mondiale et de l’UE, par le phénomène de la mondialisation. Elles sont ainsi appelées à moderniser leurs appareils productifs en s’ouvrant davantage sur le marché international avec, en plus, l’exigence du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

La signature d’accords euro-méditerranéens n’est pas sans poser de problèmes d’autant que de tels accords conditionnent l’aide économique au respect des droits de l’homme. Après les réunions de Barcelone et de la Valette, il s’avère que l’initiative française d’une charte arabo-méditerranéenne de stabilité ne rencontre pas l’unanimité de tous les partenaires de la rencontre de Barcelone tenue en novembre 1995. Le groupe arabe a critiqué le processus de Barcelone sur la base de la lenteur d’exécution de la ligne budgétaire MEDA et sur les conditions de réalisation de la zone de libre-échange comme sur sa pertinence. En plus, si les Maghrébins ont préconisé la création d’une charte des droits et des devoirs des immigrés, les autres pays du Moyen-Orient ont voulu lier, sans toutefois y parvenir, l’accord avec l’UE au processus (bloqué) de paix. Ceci dit, la Conférence de Barcelone qui avait réuni 27 pays a été l’occasion de l’approbation d’une déclaration de partenariat euro-méditerranéen basée sur la coopération socio-économique, politique et culturelle. Le principe essentiel étant la création, d’ici 2010, d’une zone de libre-échange euro-méditerranéenne, tout en tenant compte des spécificités de chaque pays.

Le grand obstacle à l’intégration régionale et à la coopération internationale provient du fait que le Maghreb est structurellement dépendant, au niveau des échanges, de ses voisins du Nord au point que, depuis les années 1960, l’écart de productivité et de revenu et, par conséquent, le retard économique se creusent davantage.

La transition actuelle des économies et des politiques maghrébines pose le problème de la réduction du rôle de l’Etat développementaliste et l’aménagement d’une place plus agissante pour le secteur privé et la société civile. Or, l’aide européenne destinée à la rive Sud de la Méditerranée est non seulement réduite mais orientée essentiellement vers les acteurs publics et officiels, plus que vers les acteurs privés et associatifs autonomes. D’où la question de savoir si une telle orientation ne favorise t-elle pas, en fin de compte, la consolidation des Etats centralisateurs et monopolistes plutôt que l’institution de sociétés civiles et de la démocratie libérale ?

Dans ce sillage, la faiblesse de l’aide pourrait servir d’alibi pour instaurer à la place d’une coopération qui ne pourrait pas être égale, étant donné les différences de développement technologique, une assistance/dépendance renforçant l’Etat au dépens de la société, le public au détriment du privé.

En tout cas, l’existence d’une double rive Sud pour l’Europe, la Méditerranée elle-même en tant que mer devenue non-centrale et le Sud de la Méditerranée dont le Maghreb est le versant Sud-Ouest , constitue une donne géo-stratégique et culturelle pouvant révéler autant la capacité de l’Europe que de la Méditerranée à être un lieu d’échange, de brassage et de communication ou, au contraire, une frontière économique et politique conditionnant la tension et la confrontation internes. Tout dépend de la concertation entre les différents partenaires ainsi que de l’existence de politiques méditerranéennes sur les deux rives de la « mer intérieure ».